Comme avant chaque convent... 3
Cette fois, c'est une interprétation assez spécieuse du recueil du Collège Déontologique des Magistrats de l'ordre judiciaire qui replonge dans l'anti-maçonnisme.
Un avis rendu par cette instance, le 9 juin 2026, reprend effectivement un thème classique de l'anti-maçonnisme : l'interdit professionnel, ici : un franc-maçon ne peut pas être magistrat.
Résumé
L’appartenance à la franc-maçonnerie est incompatible avec les obligations déontologiques qui pèsent sur tout magistrat lorsque le serment prêté induit une allégeance ou une solidarité prioritaire. A défaut, elle suscite des réserves importantes et appelle la plus grande vigilance du magistrat au regard du respect, dans l’apparence comme dans la réalité, des principes d’indépendance, d’impartialité et de neutralité.
Vieille recette généralisée à tous les emplois publics par le régime de Vichy qui l'avait étendu aux populations juives. Pétain ne disait-il pas : "Les juifs ne sont pas responsables de leurs origines, le Franc-maçon l'est de ses choix".
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Dans Actu-juridiques.fr, Olivia Dufour, présidente du cercle des journalistes juridiques, introduit ainsi son article :
- Dans un avis du 9 juin 2026 passé relativement inaperçu, le Collège de déontologie des magistrats de l'ordre judiciaire a jugé l'appartenance à la franc-maçonnerie potentiellement incompatible avec les obligations déontologiques des magistrats."
Et elle précise :
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Valérie-Odile Dervieux,
présidente de la Chambre d'instruction près la Cour d'Appel de Paris,
publie ceci sur son compte Linkedin, où elle précise être "référente Laïcité" :
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Nicolas Michon, conseiller référendaire (Junior-Justice), Cour de Cassation, chambre criminelle, précise en commentaire de ce post :
La position n'est pas nouvelle, puisqu'elle figurait déjà dans les exemples de l'ancien guide des obligations déontologique des magistrats. Mais elle s'applique à toute association qui a un caractère secret et qui est un lieu d'influence
Et il appuie là où la récente actualité peut faire ressentir quelque malaise :
petit flashback sur l'affaire Bolloré et Le Siècle ... et l'actuel chef de l'IGJ (Inspection Générale de la Justice - ndlr). Au tribunal de Paris, des magistrats se divisent sur la gestion de l'affaire Bolloré (Médiapart).
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Le Recueil des obligations déontologiques des magistrats, publié par le Conseil Supérieur de la Magistrature proclame, dès son préambule (page XIV) :
- Le magistrat démontre, par son intégrité, qu'il est digne de décider de l'exercice des droits essentiels des individus. Plus que tout autre, il est tenu à la probité et à la loyauté.
- Par sa connaissance, en permanence renouvelée, des textes et des principes applicables, et par son souci de ne jamais renoncer à la protection des libertés individuelles dont il est gardien, le magistrat affirme la prééminence du droit.
- La justice est rendue au nom du peuple français. Le magistrat se doit de prêter attention à ceux qu'il juge, comme à ceux qui l'entourent, sans jamais attenter à la dignité de quiconque, en préservant l'image de l'institution judiciaire et en respectant le devoir de réserve.
Quelques éléments du débat.
"Dans l'apparence comme dans la réalité"
Cette incise, présente dans le résumé ci-dessus, est totalement inadmissible de la part de cette haute instance des institutions républicaines. Loin d'assurer la hauteur de vue et la réserve qui sied à tout magistrat, elle le soumet à l'appréciation de son apparence. Elle ouvre ainsi la voie aux pressions diverses des lobbies réactionnaires et/ou traditionnalistes, style CIVITAS, comme aux pires campagnes de dénonciation.
"Ne jamais renoncer à la protection des libertés individuelles dont il est gardien"
Le magistrat qu'il soit "du siège" (magistrature dite "assise" qui juge) ou du "parquet" (magistrature dite "debout" qui instruit et requiert), se voit institué comme protecteur, au premier chef, des "libertés individuelles".
Il serait tout à fait curieux qu'il ne puisse, lui-même, bénéficier de la liberté individuelle d'adhérer en toute conscience à une association. Sauf dans les cas, bien connus dans la mémoire sinistre des régimes totalitaires, où la Franc-maçonnerie est interdite et pourchassée. On se souvient du cas récent l'Italie de Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord et de Lui Di Mais, leader du Mouvement 5 Etoiles, dont le contrat de gouvernement interdisait explicitement l'accès des francs-maçons au gouvernement. Le Conseil Supérieur de la magistrature italienne leur avait déjà interdit, dès 1993, d'être magistrat.
A propos des principes dits "d'allégeance" et de "solidarité prioritaire" ou "sélective"...
On se croirait revenu aux périodes sombres où l'anti-maçonnisme était une politique publique !
L'avis du Collège de déontologie s'appuie sur ces concepts tirés d'on ne sait quel manuel maçonnique et qui, en tout état de cause, ne renvoie à aucun texte statutaire de quelque obédience que ce soit.
L'Allégeance
Le seul juge des actions du franc-maçon est sa conscience. En matière d'allégeance -ce serait incompatible avec sa liberté absolue de conscience : il est totalement libre de ses choix.
Devenir franc-maçon est un cheminement qui ne saurait s'appuyer, en aucun cas, sur des allégeances envers qui et quoi que ce soit. Prétendre le contraire, c'est avouer la grande ignorance de ce dont on parle.
La Solidarité "prioritaire" ou "sélective"
Voici un concept particulièrement abscons, directement issu de la théorie du complot. Probablement employé pour vouloir dire que les francs-maçons auraient l'obligation de se soutenir en eux, quel qu'en soit le prix... La ficelle est un peu grosse.
Et bien ce n'est absolument pas le cas. Pour une raison simple, la qualité de maçon n'est pas coulée dans le marbre. On est maçon seulement pour celui qui vous reconnait comme tel, jamais d'une manière générale et encore moins définitive. La Reconnaissance est un principe essentiel de la franc-maçonnerie, un franc-maçon n’existe qu’au regard de ses semblables. On ne s’autoproclame pas franc-maçon.
Décider d'être solidaire est une manifestation de la liberté de tout être humain qui agit avec discernement. Un franc-maçon décide, toujours en conscience, de sa pratique de la Solidarité. Il ne reconnaît d'autre injonction que de lui-même.
La nature du Serment maçonnique.
Oui, les francs-maçons prête un serment le jour de leur réception en loge. Dans "L'Esprit du Rite Français", j'écris ceci :
L’entrée dans la franc-maçonnerie, comme dans toute société initiatique, s’accompagne d’une prestation de serment (ou obligation). Au GODF, le Rite Français met en exergue le respect des principes de la République, les valeurs de courage, de fidélité, de fraternité et de solidarité. Dans la cérémonie de réception, un sens symbolique et solennel très spécifique lui est conféré.
Chaque entrée dans un nouveau grade s’accompagnera d’un rappel de ce serment et chaque nouveau contenu initiatique de ces grades approfondira, par étapes successives, le sens de l’engagement du franc-maçon.
Le serment maçonnique a parfois été utilisé par les anti-maçons pour tenter de dénaturer son sens profondément symbolique et sa cohérence d’ensemble. C’est une astuce dont ne se sont pas privés certains journalistes, auteurs d’enquêtes uniquement à charge contre la maçonnerie. Sophie Coignard, dans "Un État dans l’État", prétend que dans un prétoire, les deux parties dans une affaire, franc-maçonnes, pourraient faire fi des principes de la République et passer outre les faits incriminés avérés au motif qu’elles se doivent solidarité par serment. C’est bien mal connaître les usages maçonniques.
Dès qu’un franc-maçon est impliqué dans une affaire conduisant à sa mise en examen, il est immédiatement suspendu de son appartenance maçonnique à titre conservatoire (en tout cas au GODF) et risque la radiation s’il fait l’objet d’une condamnation devenue définitive après l’épuisement des voies de recours.
Une bien condamnable initiative de cette haute instance qui procède d'une campagne d'antimaçonnisme dangereuse qui alimente, là aussi, les mouvements d'Anti-Lumières et Les Lumières sombres de Curtis Yarvin et Nick Land, dénoncées par Arnaud Miranda.
Gérard Contremoulin
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